L'amour est mort.
On en entend de moins en moins parler, on le voit de moins en moins à l'écran. Est-ce à dire que le concept n'est plus pertinent dans nos vies ?
« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour », déclarait La Rochefoucauld dans une de ses maximes.
Au-delà du simple désir mimétique, l’influence de la fiction sur notre manière de concevoir l’amour a souvent été étudiée. On connaît, notamment, l’influence de la littérature courtoise du Moyen Âge sur notre conception romantique de l’amour. On peut, dans l’autre sens, se demander dans quelle mesure l’évolution des relations entre les individus rejaillit sur la fiction.
Enfant et adolescent, j’imaginais que l’amour, le vrai, était comme dans les comédies romantiques. Plus tard, je me suis rendu compte que la vie de couple ressemblait souvent à une comédie tout court. Cela ne m’a pas empêché de continuer à rêver et de cultiver la nostalgie d’un idéal amoureux, de cet amour passion auquel nous sommes prédisposés durant notre jeunesse et qui a tendance à être relégué au rang de chimère au fur et à mesure que nous avançons en âge, que nous gagnons en expérience et que notre sensibilité s’émousse.
Mais n’est-ce qu’une question d’âge ? L’époque n’a-t-elle pas tué l’amour ?
Il me semble que les gens de ma génération se posaient assez peu de questions, étant jeunes, sur les relations entre les sexes ou sur la place des « minorités ». Nous avions grandi dans le bain du féminisme, de l’antiracisme et de la gay pride, et tout cela était pour nous un non-problème : il nous semblait évident que tout le monde avait sa place, que tout le monde était égal, et les relations étaient, me semble-t-il, harmonieuses. Peut-être que j’idéalise, que je généralise mon cas particulier ; il n’empêche, le sentiment est tenace que l’atmosphère était alors beaucoup plus paisible, et qu’elle s’est nettement tendue depuis.
L’époque contemporaine est à l’affirmation de son identité, mais d’une identité que le système nous somme de faire entrer dans des catégories prédéfinies : c’est l’identité de genre, ou l’identité ethnique, ou celle liée à l’orientation sexuelle. Cela constitue plus, à mon sens, un repli qu’un progrès. Les nouveaux combats ne sont plus sociaux, mais sociétaux et communautaires, et finalement profondément individualistes : on ne se bat plus pour une amélioration globale de la qualité de vie des citoyens, mais au nom de son identité. Les revendications sont par ailleurs souvent floues, plus d’ordre symbolique que concret, et se dirigent volontiers contre l’autre, celui qui n’est pas comme nous ; l’autre qui n’est plus notre allié mais notre problème – lorsqu’il n’est pas tout bonnement notre « oppresseur systémique » – et dont on réclame qu’il change pour s’adapter à nous.
Une société où l’on cherche, prioritairement à toute autre considération, à s’affirmer en tant qu’individu, génère une conception du couple, non plus comme espace de complémentarité entre deux êtres, mais comme zone stratégique, champ de manœuvres où chacun revendique d’abord son autonomie, son indépendance, ses droits, et où la présence de l’autre est davantage tolérée que nécessaire – du moins tente-t-on de s’en persuader.
Un tel contexte laisse peu de place au grand rêve romantique de l’amour passion et au mythe de l’âme sœur. Au risque de passer pour le Patrick Sébastien de Substack, je constate qu’il est désormais très peu question d’amour dans les récits que je peux lire ou entendre ici ou là. La relation est souvent réduite à son plus petit dénominateur, celui dont il semble que l’on ne puisse se passer : la dimension sexuelle. Le sexe, ça oui, on en parle, on le questionne en long, en large et en travers, que celui-ci soit « problématique » ou au contraire follement épanouissant. Ce qui est présenté comme une belle relation, voire comme une histoire d’amour, se résume désormais bien souvent à la découverte d’une osmose physique que l’on confond avec les sentiments et dont on découvrira très naïvement qu’elle ne suffit pas à fonder une vraie relation, qu’il faut pour cela une certaine communauté de pensée, de sensibilité, et une capacité à s’ouvrir à l’autre qui ne se situe pas uniquement au-dessous de la ceinture.
Le couple n’est plus ce refuge, ce dernier bastion protégé de la violence et des difficultés du monde extérieur. Désormais investi par le politique, qui a tout intérêt à le détruire, il est lui-même devenu l’enjeu d’un combat et de revendications. L’heure n’est plus à l’espoir de l’amour salvateur, de la rencontre providentielle qui vous change un homme ou une femme. Non : plus question de se laisser transformer par l’autre, même en mieux, ce qui est d’ailleurs inenvisageable lorsque l’époque vous biberonne au développement personnel, que l’on vous rabâche que vous êtes déjà parfait et que réussir votre vie consiste à vous accepter tel que vous êtes. Désormais, la question est de savoir si l’autre nous mérite. Il est revenu, le temps des simples arrangements, du simple contrat, fût-il tacite, dont toute considération sentimentale est évacuée, et où chacun cherche à optimiser les gains et à minimiser les pertes. Sauf que, contrairement à autrefois, ce contrat peut être résilié à tout moment et de manière unilatérale, pour peu que l’on se mette à ne plus supporter ce qui nous avait fait aimer quelqu’un.
Mais revenons aux comédies romantiques. Je ne suis pas un grand fanatique du genre, mais je revendique mon côté fleur bleue, et certaines ont parfois su me toucher, comme celle-ci que j’avais vue il y a une dizaine d’années et que j’ai voulu revoir l’autre soir : Happiness Therapy (David O. Russell, 2012). L’histoire de deux fêlés qui se soignent mutuellement et finissent ensemble, le miracle de l’amour tel que les grands benêts comme moi se le figurent : l’alliance de deux fragilités qui deviennent une force par l’alchimie des sentiments.
Je me faisais la réflexion que l’on ne voyait plus beaucoup de comédies romantiques et j’ai vérifié : selon une étude publiée par Stephen Follows sur Substack1, la part des films référencés comme romances sur IMDb est passée de 34,8 % en 2000 à 8,6 % en 2024. En ce qui me concerne, cela ne m’étonne pas du tout : si les raisons de ce déclin sont multifactorielles, notre désintérêt pour l’amour, le fait qu’il ne fasse plus rêver, qu’il ne soit plus autant un but dans nos vies, n’y est pas étranger, selon moi.
Je finirai en parlant du photogramme que j’ai choisi pour illustrer cet article : il provient du film Le Chat de Pierre Granier-Deferre (1971). Tout le contraire d’une comédie romantique, pour le coup : l’histoire d’un couple qui ne se supporte plus et se fait les pires crasses… jusqu’au dénouement où l’amour « refoulé » du mari pour sa femme resurgit soudain dans les circonstances les plus dramatiques. Il suffirait peut-être d’un rien, ou peut-être d’une crise profonde de notre système, pour qu’à nouveau, les consommateurs individualistes que le pouvoir s’emploie à façonner et à monter les uns contre les autres redécouvrent leur capacité à se sublimer dans des sentiments qui les dépassent.
Stephen Follows, « Is romance in movies dying ? », 10/02/2025. Lire l’article.





C'est beau l'amour!
« Désormais investi par le politique, qui a tout intérêt à le détruire, il est lui-même devenu l’enjeu d’un combat et de revendications. »
Alors que la publicité et le marketing se forcent à conserver cette image du couple, hétéronormé ou non. C'est la seule évolution que lui concède la force de vente…
Eh oui, vendre à un c'est bien, mais vendre à deux : c'est mieux…
Cette dissonance cognitive entre la volonté de contrôle de plus en plus présente dans nos sociétés (j'y reviens dans ma prochaine NL) qui amène à diviser pour mieux régner, et le fait de nous vendre du bonheur en tube ou en souvenirs par cargo pour une famille, comment s'étonner de la baisse de la natalité et de l'augmentation du nombre de célibataires ?
Moi aussi je suis un grand nigaud bleu avec des pétales qui cherche la lumière. Et j'y crois encore…
C'est culturel. :-) La déprime aussi fait vendre : bonbons, glaces, esquimaux, fringues, alcool, tabac, antidépresseurs…
Par contre, dans les minorités, tu oublies une catégorie : les néoféministes qui réduisent systématiquement le genre masculin à une somme de déjections, face caméra, mais qui pleurent seules et en silence la nuit venue de ne pas avoir trouvé le Prince de Bel-Air.
L'amour n'est pas mort : il est endormi entre deux déprimes sponsorisées par l'État et TikTok. On le remettra d'aplomb pour la Saint-Valentin.